Découverte des bassins…
L’eau. Où est l’eau ? Inextricable enchevêtrement de tiges, de feuilles, de nymphéas fantômes à naître ou naissant. Une étendue vallonnée de verts, prairie de jaunes renoncule au rouge sombre de la variété « Barbara Dobbins ». Entre les feuilles, se disputent l’espace, plantes subaquatiques et herbes terrestres type chiendent, échouées là sans doute, en graine au vent ou stolons coureur.
Les vitres de la serre donnent au ciel une autre apparence.

Prêtes à éclore, il faut encore un peu de chaleur aux fleurs. Les nénuphars « Lily Pons » sont de gros boutons aux pétales apparus rose lignés de blanc. On entrevoit leur cœur aux étamines jaune soleil. Capter la lumière extérieure pour qu’elle rejaillisse de l’intérieur.
Mousse en tapis voguant proche d’un énorme pied de nymphéa. Dessus, pattes et ventre dans l’eau, comme suspendue, une grenouille verte tâchée de brun. Elle attend. Elle m’ignore. Elle chasse ? Elle pond ? Elle pense ? Elle se laisse bercer sur son tapis où ne repose qu’un doigt, est tapie elle-même, au gré des vagues de brise, l’éloignant doucement du pied monstrueux et tentaculaire, sans fleur encore. Elle ne bouge pas. Plop ! Elle a sauté.
Sensations éléments…
Le vent mauvais accompagne la pluie. Violence de l’air contre rideaux d’eau. Perles sur les feuilles perméables des nymphéas. De loin en loin, le coassement incongru capture un instant d’attention. Rit-elle sur sa feuille orbiculaire ?
Cygnes voguant en famille. Le battement des ailes annonce la fin de la toilette. La chasse commence en barbotage, le bec qui plonge, avide, suivi de la tête ; le cou suit. Clapotis particuliers, l’eau, en cercles concentriques autour de l’oiseau, témoignent de la voracité sous-marine. Les clapots sont assagis. La pluie a cessé, reste cascade volubile et inépuisable, qui raconte son histoire, pour peu qu’on veuille bien l’écouter. La rumeur est là aussi, au-dessus du bas-vent. C’est le vent de là-haut, aux cimes des arbres feuillus, dans les hauts résineux, dans les arches du clocher.
Son de cloche accrochée, suspendue, son qui tombe au fond de l’eau. Plat.

Le vent ne peut se poser sur mon visage, aussi, il me fouette en s’insinuant dans mes cheveux qui se plaquent sur mes joues, m’aveuglant puis volent et se plaquent de nouveau sur ma peau. Cheveux vol-au-vent… La pluie passagère s’enfuit, le vilain vent aussi. Apparaît Zéphyr, doux et chaud, caressant, il glisse laissant l’empreinte de baisers invisibles, celle des voix mystérieuses de la nature qui prennent le dessus sur celles des hommes…
J’ai vu le bassin de pierre, bien rond, entendu les O muets des carpes Koï qui naviguent en banc serré accompagnant mes pas, semblant me demander qui j’étais… J’ai emprunté le sentier en rive du lac, d’où déborde une végétation luxuriante de zone humide, d’où aussi s’échappent coassements de batraciens et bourdonnements de butineuses… J’ai fui la gloriette de bois où je frissonnais des claques de vent jamais arrêtées par les sages bambous. Eux, ils s’arrangeaient bien de ce déluge d’air brutal qui les faisaient s’entrechoquer, rencontre terrestre avec leurs voisins, eux qui ne se fréquentaient qu’à travers leur lacis de racines emmêlées…

Et puis, ultime refuge ( interdit hors autorisation sans doute), le deux-pièces musée où le temps s’est estompé dans l’obscurité. Juste une fenêtre de soleil éclairant un large bureau de bois sombre qui laissait voir au visiteur, de vieux papiers, témoins du commerce de Monsieur Latour-Marliac avec des gens de la bonne société de la fin du 19ème siècle amateurs de nymphéas. Deux vitrines l’une pour des papiers et diplômes divers ; l’autre, d’objets ayant vécus en d’autres temps. Pêle-mêle de verrous, plaques, loupes, papiers et notes, bocaux, jumelles, boites en métal, tant d’objets hétéroclites que je n’ai pu en faire la liste. Et puis… il flottait l’âme d’un Giverny au peintre fou de nymphéas.
- « Il ne faut pas que l’on sache que tu es passé par là ! »
Joëlle W. – 6 juillet 2021
Le Temple-sur-Lot, le domaine Latour-Marliac.
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